Rencontres au centre de tri (1998)
samedi 15 avril 2006

Rencontres au centre de tri

A la faveur d’un mouvement qui se poursuit depuis la mi-janvier, des individus se sont regroupés et on commencé à se parler comme ils l’entendaient. Si la volonté de maîtriser collectivement leurs propres moyen d’expression s’est imposée d’emblée, celle de se coordonner librement a suivie tout naturellement. Des contacts se sont noués à travers tout le pays au grès des déplacements ou des connaissances de chacun. En plus des rencontres directes, la question s’est posée de créer des liens de collectif à collectif sans hiérarchie ni centralisation. D’abord régionales comme celles de Quimper en Bretagne ou de Toulouse dans le Sud-Ouest, des coordinations se sont mises en place pour réfléchir et agir ensemble. La coordination nationale qui s’est déroulée à Nantes les 19 et 20 février a retenu le 10 mars comme journée d’action sur le thème du travail, et a convenu d’une « journée-courrier » pour permettre aux différents groupes de s’informer mutuellement plutôt que de dépendre de l’information officielle. A l’assemblée de Jussieu a germé l’idée de confectionner nos propres timbres « Chômeurs affranchis - Communications libres » et d’amener notre courrier ainsi timbré dans un centre de tri en sollicitant du personnel un geste de sympathie active.

Ce mardi 17 mars, devant le centre de tri nous sommes 25, chargés d’une cinquantaine d’enve-loppes bien garnies (des tracts, des compte rendus de discussion sur le travail et plusieurs exemplaires de nos timbres). Lorsque nous pénétrons dans les lieux par le parking du sous-sol, l’heure de pointe approche pour les postiers. Nous nous rendons par petits groupes aux différents postes de travail en distribuant un tract qui expose qui nous sommes et ce que nous faisons. Notre présence est bien accueillie et le tract lu avec curiosité. Mais c’est principalement de vive voix que nous parvenons à" expliquer nos raisons et ce à quoi nous convions tous et chacun : qu’ils relaient notre initiative avec les moyens à leur disposition dans leur lieu de travail. , Nos interlocuteurs, à qui nous précisons que nos courriers s’adressent tous à des collectifs de chô-meurs, découvrent nos timbres avec amusement. Beaucoup déclarent comprendre notre démarche, et cer tains l’approuvent explicitement. Pour d’autres ce n’est pas la bonne méthode. Selon eux mieux vaut . s’adresser directement à l’administration générale de la Poste pour obtenir une dérogation. Opération qui demanderait au bas mot quelques mois ... sans garantie de succès bien sûr. Nous indiquons pourquoi nous préférons procéder à notre manière, sans attendre l’assentiment d’une haute direction. Mais ceux des employés qui y sont favorables expliquent la difficulté pour eux d’y répond concrètement. Là, comme dans toute entreprise moderne, le contrôle et la surveillance sont intégrés, à toutes les étapes de l’activité. Dans le cas présent, nos envois doivent être traités manuellement ils sont trop épais pour passer dans l’affranchisseuse automatique. L’employé qui balance les coups de tampons affranchit une première enveloppe, mais nous fait comprendre qu’il peut difficilement laisser passer 47 sans les surtaxer ; ou sans que l’administration sache qui est l’auteur de cet oubli. le tampon utilisé désigne qui occupe le poste ce jour-là à cette heure-là. Il faut donc s’adresser au responsable sur place. Celui-ci ne voit aucun inconvénient à acheminer notre courrier. Rien ne s’y oppose d’ailleurs : tout courrier envoyé doit être acheminé, au risque d’être taxé aussi bien au bureau départ qu’à celui du destinataire. S’ensuit une discussion où nous lui expliquons que nous n’ignorons rien de tout cela et que nous sommes décidés à courir ce risque en tablant sur une « inadvertance volontaire » de leur part - inadvertance qui pourrait éventuellement se reproduire au bureau dis buteur. L’idée le laisse perplexe. Pourtant on devine qu’il n’y est pas hostile. Une autre discussion s’est engagée avec le directeur du centre qui nous a rejoints. Il prend connaissance de la situation et propose de faire les choses dans les règles en affranchissant gratuitement courrier. Mais un autre responsable du tri estime qu’il faut en référer à la hiérarchie, à savoir le responsable en chef du secteur. Ille contacte par téléphone et lui rend compte de la situation. Les choses traînent en longueur. Nous en profitons pour poursuivre les discussions entamées avec les employés Pendant ce temps plusieurs d’entre nous montent au rez-de-chaussée et bavardent avec les employés la distribution, et notamment avec ceux en charge du casier de la rue de Bagnolet. Là aussi dam semble l’accueil est chaleureux. Des postiers prennent note de l’adresse des Chômeurs Heureux et gagent à y faire suivre le courrier qui nous sera destiné sans faire payer aucune taxe. Au sous-sol cinq d’entre nous sont finalement invités à palabrer dans le bureau du grand chef en compagnie des responsables du tri. Il s’avère que tout le monde veut être bienveillant à l’égard de notre initiative, mais personne ne tient à affranchir notre courrier pour ne pas créer de précédent. Nous à nouveau expliquer que nous n’avons pas forcément besoin d’affranchissement : nous ne sommet’ venus négocier mais rencontrer les employés du tri et discuter avec eux de la possibilité de communiquer librement avec nos amis de province ; si notre courrier peut être frappé d’une surtaxe aussi bien ici qu’au bureau distributeur, pourquoi ne pas en laisser la charge au bureau distributeur ; nous parions sur la compréhension des employés qui auront ces lettres dans les mains pour qu’elles ne soient pas taxées ; et au pire nous pensons que ce sera l’occasion pour nos amis de province de faire une démarche auprès de leur poste pour obtenir de ne pas payer cette taxe. Un de nos interlocuteurs répond que nous ne pourrons obtenir aucune réponse officielle tout en laissant entendre à demi-mot qu’il y aurait peut-être moyen que ... Nous n’en saurons pas plus, mais nous comprenons que nos lettres ont de bonnes chances de par-tir du centre de tri affranchies avec nos timbres et sans mention visible de surtaxe. Nous décidons de quitter les lieux sur cet accord tacite en saluant tout le monde. Au moment de par-tir un employé nous invite à repasser quand nous le voudrons ... L’intérêt d’une telle action était double. Non seulement il s’agissait de faire parvenir le courrier à nos correspondants en apposant ouvertement des timbres de notre fabrication, mais de réussir à le faire avec le concours plus ou moins actif des gens qui bossaient dans ce centre de tri. Plutôt qu’une simple décla-ration de principe, comme c’est souvent le cas lors d’un appel à la solidarité, nous parions sur une conni-vence pratique de leur part. De plus, cette initiative est porteuse d’une idée dont peuvent se ressaisir nos correspondants. Elle n’exige pas de gros moyens et peut se propager d’elle-même en faisant boule de neIge. Nos envois sont parvenus sans encombre aux collectifs de Thouars et de Clermont. Celui de Guingamp n’a jamais reçu notre courrier. Celui de Strasbourg a dû régler une surtaxe de 7,50 E A Nantes, le Collectif des chômeurs actifs et solidaires (CCAS) a reçu notre envoi sans aucune surtaxe et avec les timbres. Le 24 mars, ils obtenaient du directeur de la post€ ! centrale l’affranchissement gratuit de 51 courriers destinés à autant de collectifs. Le 16 avril, ils rééditaient l’opération, mais cette fois au centre de tri et en apposant des copies de timbres que nous leur avions adressés accompagné d’un tract "Comme une lettre à la poste" inspiré de celui de Paris. Ce qui précède est seulement une indication puis-qu’on ignore précisément quels sont les courriers arrivés à bon port et ceux retenus en cours de route ou à la poste de destination.

le 17 mars 1998

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