Comme une lettre à la poste... (1998)
samedi 15 avril 2006
Comme une lettre à la poste
Il se passe quelque chose de pas ordinaire dans ce pays. Si peu ordinaire que les médias, les politiques, les syndicats ont décidé de faire silence sur ces événements... Voilà en effet deux mois et demi que Jospin a opposé un refus catégorique aux revendications des chômeurs, que les syndicats et associations officiels leur ont recommandé de rentrer chez eux, que la presse les ignore presque totalement, que la police les réprime, parfois seulement pour de banales diffusions de tracts...
Pourtant, presque partout dans ce pays, des individus se sont regroupés en bandes, en collectifs, en assemblées, et ont commencé à se parler comme ils l’entendaient, directement, librement.
Nous sommes de ceux qui participent à l’assemblée de Jussieu. Voilà deux mois que se tient tous les soirs une sorte de forum permanent qui invente lui-même les conditions de sa continuation... On s’y parle et surtout on s’y écoute. C’est ainsi que s’y mêlent et s’y entendent des chômeurs, des précaires et leurs camarades.
On écrit des textes, des tracts, mais surtout, privilégiant la relation directe, on s’invite dans les cantines d’entreprise pour aller discuter avec les salariés, on occupe des lieux de toutes sortes (ANPE, CAF, agences EDF, Compagnie de l’eau, journaux, restaurants, etc.) pour dire à tous ce qu’on se dit en assemblée...
Nous faisons appel à la complicité de ceux que nous rencontrons pour photocopier nos textes, nous inviter à leur cantine et faciliter nos transports. C’est ainsi qu’aujourd’hui nous venons dans votre centre de tri pour vous rencontrer, discuter de ce que nous pouvons avoir en commun et vous demander de nous donner la possibilité de communiquer avec nos amis de province.
« La première idée qui nous est venue lors de la visite au centre de tri de La Chapelle, c’est que nous aurions besoin, un jour, de savoir utiliser ces machines qui trient le courrier. Pendant que certains nous expliquaient qu’ils se feraient un plaisir de nous l’apprendre, et que cela ne prendrait guère qu’une semaine, une fille postée au déchargement des paniers nous raconta que le tri manuel était certes pénible, mais qu’il avait l’avantage d’être effectué avec les autres et que l’on pouvait parler. Maintenant elle est seule devant cette énorme trieuse qui traite un courrier dont 95% provient des entreprises et de l’administration...
Tenant compte du fait que dans un monde sensé cette paperasse serait parfaitement inutile, que c’était elle qui avait conduit à la nécessité des machines, nous avons conclu que pour les 5% du courrier restant (cartes postales, lettres d’amour ou d’insultes...) les machines seraient finalement parfaitement superflues. »
Extrait du récit de la balade du vendredi 23 janvier
NOUS CONVIONS CHACUN A L’ASSEMBLEE QUI SE TIENT TOUS LES JOURS (SAUF LES OUICAINDES) A 18h, A L’UNIVERSITE DE JUSSIEU, DANS UN AMPHI INDIQUE A L’ENTREE.
Paris, rencontres au centre de tri, le 17 mars 1998
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