Toujours au turbin (1998)
jeudi 13 avril 2006
Toujours au turbin Du soir au matin Moi j’en ai marre
Ce qu’il y a d’ignoble dans le turbin n’est pas l’activité en elle-même. Que celle-ci soit perçue, vécue ou présentée comme intéressante, rémunératrice, fastidieuse, utile, commode, passionnante, pénible, etc., est indifférent. Non, ce qu’il y a de répugnant dans le travail c’est le labeur, activité dépourvue de pensée propre, commandée par la pensée d’un autre ou par une chose. Le travail définit toute activité séparée de sa pensée.
Il est tout à fait restrictif d’appeler travail toute activité correspondant à un salaire. Le salariat n’est qu’une figure du travail, moderne et puissante mais ni unique ni exclusive. Le servage féodal, l’escla-vage antique n’ont rien à voir avec le salaire, sinon de façon purement accessoire. Là aussi pourtant le travail se définit par une activité bornée à elle-même. A vrai dire bornée par la pensée du maître. Seule compte cette dépendance à un maître, à sa pensée ; pour lui, le travail est toujours celui des autres.
Ce qui change dans le salariat c’est l’aiguillon de l’argent. Avec l’argent du salaire, non seulement l’exploitation du travail d’autrui progresse de façon exponentielle, mais le zèle au travail ne connaît plus de borne car l’argent est exaltant. Plus excitant que tous les bobards économiques, plus entraînant que le fouet, l’argent exalte la soif de richesse et la déçoit régulièrement. Au knout du maître, à la menace de mort ou de faim, qui faisaient travailler l’esclave, a succédé l’argent, puissance sociale par excellence. De même que la dépendance au maître antique définissait l’esclave de jadis, la dépendance à l’argent définit l’esclave d’aujourd’hui.
Cette dépendance de nos jours ne s’exerce plus exclusivement dans la sphère du travail propre-ment dite. On travaille beaucoup dans les sociétés marchandes, même si l’on est au chômage. Cette inactivité forcée à laquelle sont réduit nombre d’individus n’est en rien libérée du travail salarié car elle en dépend directement. Elle est visiblement un résultat nécessaire de la logique marchande, et pas seulement le produit d’une stratégie visant à maintenir à flot une armée de réserve industrielle. Au travail, qui fut une sorte de police de la pensée, s’ajoute à notre époque l’absence de travail, qui joue le même rôle, en plus accentué. Certains esclaves modernes sont contraints de ne pas travailler tout comme leurs aïeuls l’étaient de travailler. Et dans les deux cas, c’est une même dépossession. Les uns comme les autres sont dépossédés de leur qualité d’êtres humains, de la pensée de l’activité sociale -celle-là même qui façonne la société et les rapports qu’entretiennent les gens entre eux.
Cette pensée, qui décide de tout, pouvait être celle de Dieu, du Prince ou de l’Etat. Elle a pu appar-tenir à une aristocratie guerrière, politique ou marchande. A notre époque et dans le monde occidenta-lisé, elle appartient à l’argent. Elle est devenue si impersonnelle, elle nous est si étrangère, qu’il paraît incongru de parler de capitalistes ou de commerçants. Pourtant c’est bien leur pensée, leur façon d’en-visager les choses, qui commande pratiquement toute l’activité sociale dans "notre" monde. Aujour-d’hui la pensée Bill Gates, Rank Xerox ou Bouygues fait de ce monde ce qu’il est. Ils détiennent concurremment une part de la puissance sociale, comme maître du capital ou du commerce. Mais ces maîtres sont aussi dénués d’humanité que les esclaves. Ils sont tout autant privés par l’argent de qualités personnelles. L’argent ne développe aucune qualité et inversement il n’en réclame aucune. Il les a toutes. D’une certaine manière les maîtres commerçants soll : aussi dans un rapport de dépen-dance avec la pensée de l’argent. Ils sont seulement les prêtres inspirés de cette pensée. L’argent est la pensée du commerce à l’œuvre partout dans le monde, qui opère comme pure nécessité, même pour les commerçants. Seulement pour eux la pensée de l’argent est réellement douée d’effets. Elle se trouve au départ de l’activité dont elle est le moteur puissant et le but déclaré, et à la fin de l’activité comme résultat. Dans le commerce, la pensée de l’argent rejoint la pensée de l’argent.
En dépit des apparences, la richesse ne réside pas dans une plus ou moins grande abondance de biens matériels, elle consiste en une activité sociale conforme à sa pensée et qui rejoint sa pensée. C’est si vrai qu’il suffit de constater que le maître d’antan ou le riche de nos jours pense l’activité - il divise, organise, supprime le travail des autres - alors que l’esclave travaille, exécute une activité qui n’est pas le fruit de sa pensée. Il peut l’intérioriser, comme l’intendant du domaine antique ou le cadre de l’entreprise moderne, elle n’en demeure pas moins extérieure, source et résultat de la domination exercée par l’un sur l’autre.
Le travail consiste en une activité sociale qui ne rejoint jamais sa pensée sinon comme abstraction.
On comprend ainsi que nombre de dissidences sociales sont d’abord une dissidence dans la pensée et dans les mœurs. "Partager des richesses" revient à partager l’activité sociale.
Assemblée générale tous les jours à Jussieu 1 8 H (sauf le week-end)
Paris, envoyé par l’opération postale du 17 mars 1998
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