Comité de balade du Vendredi 30 Janvier 1998
mercredi 12 avril 2006
Récit à deux voix de la balade du vendredi 30 janvier 1998...
Ce que le journal Le Monde ne racontera jamais
Il ne fait pas chaud ce matin, sur la dalle froide et glissante du parvis de Jussieu. Cette saloperie de courant d’air froid, création des architectes destructeurs de la Halle aux vins, balaye en permanence chaque endroit rendant tout rassemblement inconfortable. Mais le plaisir d’expérimenter les complicités naissantes de l’assemblée est plus fort, bientôt nous sommes une soixantaine, nous partons en balade...
Première étape : on s’invite à déjeuner à la cantine du Monde. Les poulets ne nous lâchent pas, ils sont derrière... Mais ceux qui nous intéressent sont devant, accompagnés de leur garniture, et l’entrée se fait sans difficultés. Le réfectoire du Monde est à l’image de celui-ci : une ambiance feutrée, des tables isolées entre elles par des sortes de paravents, un espace qui limite la rencontre à l’intimité de quelques un. Pas très propice à notre envie de rencontrer les salariés... Pourtant quelques conversations s’engagent.
Là, comme dans toutes les entreprises où nous nous sommes invités, nous ressentons encore cette peur qu’ont intégrée tant de salariés : la peur de perdre son emploi, la peur de se distinguer de l’autre. Edwy Plenel aura beau un peu plus tard, essayer de nous faire croire que Le Monde est le journal le plus libre du monde, ses salarié nous le démentent : une majorité nous témoigne de la sympathie, mais en privé, presque à l’oreille quelque fois. Il en faudra des rencontres, des bavardages, et plus encore pour dépasser ces murs qui nous séparent de nous-même, de nos semblables.
Ceux qui dominent savent bien que le danger réel pour eux, c’est que nous, les dominés, nous mettions à parler librement. Et c’est le première manœuvre que joue Plénel, cet ancien chef trotskyste devenu chef d’entreprise. Il va tenter, avec l’appui peu efficace de quelques délégués syndicaux, de transformer ce que nous voulions être une rencontre d’êtres humains, en une négociation entre délégués du journal et délégués des « chômeurs »... Au contraire, nous voulons sortir de ces cadres qui nous enferment dans des catégories en lesquelles nous ne nous reconnaissons pas et qui transforment les conversations en parlementassions diplomatico-syndicales. Nous volons parler directement.
Plénel nous piège malgré tout un peu : alors qu’invités par bien des salariés à venir discuter autour d’un café, il nous interdit l’accès à la cafétéria et réussit à nous enfermer dans une salle des plus glauques, bien décidé à jouer le président de séance.
Nous avons ensuite regretté de ne pas lui avoir simplement tourné le dos, pour s’adresser tous à tous. Au lieu de cela, nous nous sommes laissés aller à la focalisation d’un débat entre nous et lui (presque) tout seul.
A notre mérite quand même, Plénel n’en est pas sorti intact... Bien des silences à nos questions et à nos réflexions de la part de ce « nouveau chien de garde ». Les ricanements même, parfois, de ses collègues, quand par exemple nous lui avons fait remarquer qu’il était curieux que « le journal le plus libre du monde » ne veuille accorder une page aux chômeurs alors que Rhône-Poulenc ou Auchan en obtenaient autant que voulues... en payant quelques centaines de milliers de francs. Voilà le secret de polichinelle de la liberté d’expression en démocratie : celui qui paye peut se faire entendre... a ce moment, les délégués syndicaux examinaient le bout de leurs chaussures !
Les mêmes, avec Plenel n’ont cessé de ramener le débat que nous voulions ébaucher sur le travail salarié, à la question des 35 heures, se montrant là clairement dans leur rôle de manœuvrier au service du gouvernement Jospin. C’est encore le bout de leurs Weston qu’ils regardaient quand nombre de nos voix ont dénoncé la manipulation et l’illusion des 35 heures . Dans les coins, à l’abri des oreilles flicardes de leur encadrement, certains comprenaient cependant fort bien que nous voulions travailler aucune heure à produire la merde et l’inutile que cette société produit.
Lassés du cynisme de Plénel, et de la timidité des autres, nous sommes partis à la recherche de rencontres plus passionnantes, par petits groupes, au hasard des bistrots des alentours de Ménilmontant... Là, on a rencontré la curiosité, l’envie de savoir qui on était, ce qu’on faisait, pourquoi l’on continuait à bouillonner dans Paris...
Des verres offerts, des reconnaissances qui surgissent, des complicités d’un moment... Des questionnements communs, des discussions qui s’esquissent... On diffuse quelques tracts avec toujours une invitation à participer à l’assemblée-forum de Jussieu.
L’heure de l’A.G. approche d’ailleurs et c’est aussi celle de l’apéro ! Courir, parler, ça donne soif, alors quel agrément de croiser sur notre chemin quelques marchands se laissant enseigner la générosité véritable, celle qui ne compte pas... Et d’ailleurs qui se souviendrait du nombre de verres que l’on a bu ensemble ce soir là, quand tous se remémorent le plaisir de mêler l’excitation des papilles gustatives à celle du libre bavardage.
Comité de balade du Vendredi 30 Janvier 1998
Manuscrit à l’origine.
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